La Folie de Nabuchodonosor de Daniel 4 est-elle attestée historiquement ? Est-elle basée sur la Prière de Nabonide ? Ou est-ce l’inverse ?

Compte tenu de l’absence d’attestation cunéiforme pour la folie de Nebucadnetsar (Dan. 4), des érudits libéraux ont accepté l’idée que cet épisode est une version brouillée inspirée de la «folie» de Nabonide se retirant dans le désert.

Les similitudes entre les deux textes

Après la publication de la Chronique de Nabonide en 1882, F. Hommel et P. Riessler ont proposé pour la première fois en 1902 un tel lien entre la maladie de Nabonide et la folie de Nebucacnetsar1. Cette opinion s’est largement répandue parmi les commentateurs qui discutent du passage (Dan.4)2.

Cette position a été renforcée par la publication en 1956 de la célèbre «Prière de Nabonide» (4QOrNab) de Qumrân3. Il existe en effet de larges parallèles:

  1. Dans les deux récits, un roi babylonien est affligé par Dieu.
  2. Comme Nebucadnetsar a été affligé «sept temps», Nabonide a été frappé pendant «sept ans».
  3. Daniel a aidé à assurer la santé mentale de Nebucadnetsar; un exorciste juif anonyme (GZR) a exhorté Nabonide à se repentir de son culte des «dieux de l’argent et de l’or … du bois, de la pierre et de l’argile»4.

Les différences d’opinions sur la relation entre les deux récits

Les chercheurs ne sont pas d’accord sur les relations possibles entre le texte de Qumran de Nabonide et de Daniel.

  1. Dupont-Sommer et Geveryahu présument la priorité de Daniel.
  2. D’autres comme Milik, Dommershausen et Hartman affirment la priorité du texte de Nabonide, prenant la date tardive de Daniel pour acquise. Typique est le commentaire de Jongeling: “Il est assez sûr de supposer que la tradition originale de Nabonide … a été transférée au célèbre Nabuchodonosor II dans Daniel … et que le voyant (prophète), un homme juif, n’était pas encore identifié avec Daniel dans 4QOrNab. “
  3. Freedman et d’autres soutiennent que les différences excluent toute dépendance littéraire directe5.

Les différences notables entre les deux textes

Malgré l’hypothèse d’une tradition commune entre le Nabonide historique, le Nabonide de Qumran et le Nabuchodonosor de Daniel, il y a bien plus de dissemblances que de ressemblances dans ces trois sources6.

  1. Les noms des deux rois sont, bien entendu, différents. De plus, Nebucadnetsar est affligé à Babylone, tandis que Nabonide était à Tema en Arabie
  2. Selon Daniel 4: 13,20,22, Nabuchodonosor devait être banni pour une période de sept «temps», ce qui peut ou peut ne pas signifier sept ans comme dans le cas du texte de Qumran Nabonidus. Le mot araméen est le mot général pour “temps” ou “saison”, comme on peut le voir dans d’autres passages bibliques et dans les papyrus araméens7. Le mot akkadien adannu est utilisé dans le texte de Harran pour désignent toute la période du séjour de Nabonide en Arabie, qui était de dix ans et non sept comme on l’avait supposé précédemment.
  3. Nabuchodonosor fut affligé de folie lycanthropique8. Mais le Nabonide de Qumran fut frappé d’inflammation, une maladie de la peau (cf. Exode 9: 9; Job 2: 7), et non de folie.
  4. L’expression du récit du verset persan (ANET, p. 134a) “le roi est fou” ne dépeint pas Nabonide comme fou mais comme en colère (akkadien a-gu-ug sarru)9. Bien que certains de ses contemporains puissent avoir trouvé le comportement du roi étrange, les textes d’Haran montrent que Nabonide est allé en Arabie pour une raison justifiable – il a estimé que le peuple de Babylone avait offensé son dieu, Sin.
  5. Comme le soulignent van der Woude et GrelotPierre Grelot, “La priere de Nabonide (4QOrNab),10, la restauration par Jongeling de la ligne 3 dans le texte de Qumran Nabonidus “et ainsi j’en suis venu à être co[mme un animal”, est tout à fait gratuite, reposant sur l’hypothèse que le Texte de Qumrân est conforme à Daniel 411.
  6. Les contextes littéraires du texte de Qumrân et de Daniel 4 sont assez différents. Le premier est un récit descriptif, tandis que Daniel 4 est une proclamation publique du roi lui-même. Hartman concède: “Il n’y a aucun signe de dépendance littéraire d’une histoire à l’autre; les quelques mots et expressions qu’ils ont en commun sont des termes standards qui peuvent apparaître n’importe où12.

C’est face à ces divergences assez importantes que les critiques, y compris Hartman, ont quand même choisi de tirer l’histoire de Daniel au sujet de la folie de Nabuchodonosor d’une tradition déformée sur la maladie de Nabonide.

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Les données historiques sur Nebucadnetsar

Nabuchodonosor régna pendant quarante-trois ans, de 605 à 562. Il laissa de nombreuses inscriptions vantant sa piété et ses travaux de construction, mais peu donnant d’informations sur d’autres aspects de son règne.

Des tablettes d’argile portant des extraits de la Chronique babylonienne parlent d’activités militaires dans ses premières années, de 594 à 593, mais aucun texte de la Chronique babylonienne n’a survécu pour couvrir le reste de sa carrière, et d’autres documents mentionnent peu de choses.

Un petit fragment faisant référence à sa trente-septième année (568-567) peut parler d’une attaque contre l’Égypte13.

Une partie d’un prisme d’argile énumère diverses personnes dans le cercle de Nabuchodonosor, et des fragments de tablettes administratives trouvés dans le palais sud de Babylone comprennent des questions de rations aux otages et aux étrangers là-bas, parmi lesquels Jojakin, roi de Juda14.

La splendeur visible dans les ruines de la Babylone de Nabuchodonosor montre qu’il avait des raisons d’être fier de son travail, de ses murs défensifs, ses portes, ses temples et ses palais.

Le silence presque complet des annales babyloniennes sur les activités de Nabuchodonosor pendant trente ans de sa royauté permet de supposer que les événements de Daniel 2-4 peuvent être placés dans cette période. Bien sûr, cela n’indique rien. Pourtant, ce silence de 30 ans ne doit pas être ignoré.

Quelques lignes incomplètes sur un fragment d’une tablette cunéiforme décrivent les réflexions de Nabuchodonosor et, pour autant qu’on puisse le comprendre, changer d’avis, mais il manque tellement de texte qu’aucune conclusion ne peut être proposée15.

Des allusions vagues en grec pourraient indiquer la connaissance de la souffrance du roi, la plus claire étant la citation de Josèphe de Berossus, un Babylonien qui a écrit sur l’histoire de son pays en grec au début du troisième siècle avant JC.

Après avoir relaté la victoire de Nabuchodonosor sur l’Égypte et son accession au trône, Bérose raconte qu’il est tombé malade après avoir commencé ses travaux de construction, puis est décédé16. Fait intéressant, Bérose ne rapporte aucune autre activité du roi.

Comme nous l’avons vu plus haut la folie de Nebucadnetsar est plus souvent comparé à la «prière de Nabonide», préservée en quatre fragments trouvés parmi les manuscrits de la mer Morte17.

Nabonide (écrit nbny), roi de Babylone, qui vivait à Teima, par décret du Dieu Très-Haut, était affligé d’horribles furoncles pendant sept ans et «banni loin [des hommes]». Il a prié Dieu et un exorciste juif le pardonna et lui dit de publier une proclamation en l’honneur du Dieu Très-Haut.

Les fragments ne se rapportent pas directement au récit de Daniel 4, mais l’opinion commune soutient qu’il y a tout lieu de croire qu’il «préserve une forme plus primitive de cela et est le produit de traditions orales et d’éléments folkloriques fusionnant les figures de Nabuchodonosor et Nabonide.

Dans les deux cas, le roi babylonien est l’orateur, subit la punition de Dieu pendant sept ans, prie et est soulagé, puis est conseillé par un expert juif d’honorer Dieu18.

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Conclusion

Une proposition a été formulée pour la filiation de la prière sur le livre de Daniel19.

La prière n’est qu’une composition trouvée à Qumrân qui concerne Daniel, les autres étant encore plus fragmentaires et, où leur sens peut être suivi, se référe à l’exil par Nebucadnetsar comme punition de Dieu20.

Il est très improbable qu’un épisode aussi peu flatteur, tel que la folie de Nebucadnetsar, n’ait jamais été enregistré dans des documents royaux.

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Références :

  1. McNamara, “Nabonidus and the Book of Daniel,” p. 134..
  2. L. Hartman, “The Great Tree and Nobuchodonosor’s Madness,” The Bible in current Catholic Thought, ed. J. L. McKenzie (NY: Herder and Herder, 1962), p. 77; J. C. Lebram, “Perspektiven der gegenwarrtigen Danielforschung,” Journal for the Study of Judaism 5 (1974):7-8.
  3. J. T. Milik, “Priere de Nabonide,” Revue Biblique 63 (1956): 407-15.
  4. Among the many studies of this text, see R. Meyer, Das Gebet des Nabonid (Berlin: Akademie-Verlag, 1962); Alfred Mertens. Das Buch Daniel im Lichte der Texte vom Toten Meer (Echter: Katholisches Bibelwerk, 1971), pp. 34-42; and B. Jongeling, C. J. Labauschagne, and A. S. van der Woude, Aramaic Textsjrom Qumran I (Leiden: E. J. Brill, 1976), pp. 123-31 (these pages reproduce the Aramaic text).
  5. David N. Freedman, “The Prayer of Nabonidus,” Bulletin of the American Schools ojOriental Research 145 (1957):31-32
  6. Edwin M. Yamauchi, The Stones and the Scriptures (Philadelphia: J. B. Lippincott, 1972), p. 89; Yamauchi, Greece and Babylon, p. 89, n. 149.
  7. Isaac Jerusalmi, The Aramaic Sections oj Ezra and Daniel (Cincinnati: Hebrew Union College – Jewish Institute of Religion, 1970), p. 100; Ernestus Vogt, Lexicon Linguae Aramaicae Veteris Testamenti (Rome: Pontificium In- stitutum Biblicum, 1971), p. 124.
  8. For discussion of a modern case of lycanthropy, see R. K. Harrison, Introduction to the Old Testament (London: Tyndale Press, 1970), pp. 1115-16.
  9. Hartman, “The Great Tree,” p. 80; McNamara, “Nabonidus and the Book of Daniel,” p. 141.
  10. Revue de Qumran 9 (1978):487.
  11. Jongeling, Labauschagne, and van derWoude,Aramaic Textsjrom Qumran I, pp.
  12. “Hartman, “The Great Tree,” p. 8l. 126-27.
  13. A. Leo Oppenheim, in Ancient Near Eastern Texts Relating to the Bible, 3rd ed., ed. James B. Pritchard (Princeton: Princeton University Press, 1969), 308 (hereafter ANET); note that much more of the text is missing than Oppenheim’s translation indicates; see Terence C. Mitchell, “Where Was Putu-Iaman?,” Proceedings of the Seminar for Arabian Studies 22 (1992): 69–80.
  14. Oppenheim, in ANET, 307–8.
  15. A. Kirk Grayson, Babylonian Historical-Literary Texts (Toronto: Toronto University Press, 1975), 87–91; Donald J. Wiseman, Nebuchadrezzar and Babylon, The Schweich Lectures 1983 (London: The British Academy, 1985), 102–3.
  16. Stanley M. Burstein, The Babyloniaca of Berossus, Sources and Monographs, Sources from the Ancient Near East 1/5 (Malibu: Undena, 1978), 28.
  17. John J. Collins, “4Q Prayer of Nabonidus,” in Qumran Cave 4, XVII: Parabiblical Texts, Part 3, ed. James C. VanderKam (Oxford: Clarendon, 1996), 83–93; Florentino García Martinez, The Dead Sea Scrolls Translated: The Qumran Texts in English, trans. Wilfred G. E. Watson (Leiden: Brill, 1994), 289.
  18. 12See Frank M. Cross, The Ancient Library of Qumran and Modern Biblical Studies (New York: Doubleday, 1961), 166–68; Ronald H. Sack, “Nabonidus,” in Anchor Bible Dictionary, ed. D. N. Freedman, vol. 4 (New York: Doubleday, 1992), 973–76, see 976a; Esther Eshel, “Possible Sources of the Book of Daniel,” in Collins and Flint, The Book of Daniel, 387–94; see 387–88.
  19. A. Steinmann, “The Chicken and the Egg: A New Proposal for the Relationship between the ‘Prayer of Nabonidus’ and the ‘Book of Daniel,’” RevQ 20 (2002): 557–70.
  20. See Martinez, The Dead Sea Scrolls Translated, 288–89, and Flint, “The Daniel Tradition at Qum- ran,” 329–67, esp. 332–36.

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