|

Pourquoi Luc et Matthieu présentent-ils deux généalogies différentes pour Jésus ?

Il y a diverses solutions pour comprendre la différence entre les deux généalogies de Jésus. La plus connue est celle qui indique qu’une généalogie concerne l’ascendance de Joseph et l’autre celle de Marie. Dans cet article je propose une autre solution qui me parait plus juste car je n’ai pas le sentiment que l’une de ces généalogies concerne Marie.

Deux généalogies authentiques sans connivence

Notons tout d’abord que cette différence commence au niveau du descendant direct de David, qui est Salomon dans l’évangile de Matthieu (1:6) et Nathan dans l’évangile de Luc (3:31). Alors qu’une lignée descend de Salomon, l’autre descend de Nathan (tous deux étaient les fils de David). On s’attend donc à ce qu’elles dérivent différemment.

Une vraie note d’authenticité se dégage de ces deux généalogies. Observons comment Matthieu commence sa liste généalogique dans un sens descendant – d’Abraham à Jésus alors que Luc fait le contraire – il commence à partir de Joseph et remonte, non pas jusqu’à Abraham mais jusqu’à Adam, en passant par David et Abraham lui-même. Il en ressort que Matthieu et Luc n’ont pas travaillé à partir des mêmes sources.

L’authenticité de ces deux généalogies encourage à considérer qu’il existe une explication.

La solution de la généalogie de Marie

Il y a des arguments en faveur de cette solution car le récit de Luc se concentre sur Marie et sa perspective. Matthieu lui suivrait l’histoire du point de vue de Joseph. Cette solution trouve un certain support dans le livre de Jérémie car un jugement avait été prononcé contre la lignée de Salomon (Jérémie 36:30 et 22:24-30). La généalogie dans l’évangile de Luc, si elle est celle de Marie, permet à Jésus de rester qualifié à la prétention de Messie en évitant le lien avec la lignée de Salomon via Jojakim et Jeconia.

La difficulté qui réside dans cette théorie est que les deux généalogies semblent vraiment parler de Joseph plus que de Marie et que tout au long de l’évangile de Luc il n’est jamais mentionné la lignée davidique de Marie mais uniquement celle de Joseph.

Qui est le père de Joseph ? Héli ou Jacob ?

A mon sens, il n’y a qu’une solution dans la Bible pour expliquer que les deux évangélistes prêtent deux pères à Jacob et il s’agit de la loi du lévirat.

La loi du Lévirat

Avec la loi du lévirat (Deut 25, 5-10) qui indique qu’un homme doit se marier avec la femme de son frère décédé pour lui produire un descendant, nous avons dans le modèle biblique une notion de descendance légale qui s’ajoute à la notion de descendance biologique. A cela il faut encore ajouter des complications comme des adoptions et des situations complexes ou une femme a pu avoir deux fils de deux hommes différents etc….

En bref, Héli (le père de Joseph selon Luc 3:23) a pu être le demi-frère de Jacob (le père de Joseph selon Matthieu 1:16), ce qui indiquerait qu’Héli était le père “légal” de Joseph et que Jacob était le père “biologique” de Joseph. Héli aurait alors produit un descendant légal à son demi-frère décédé. L’inverse est également possible, mais j’ai l’impression que la logique favorise qu’Héli ait été le père légal et Jacob le père biologique.

Cette loi du lévirat a probablement été donné pour qu’une lignée ne soit pas détruite par un décès malencontreux ou une malédiction mais qu’elle puisse perdurer à travers les âges. Elle a visiblement permis à ce que la lignée de David soit intacte et légitime jusqu’à l’arrivée de Jésus. L’argument cité plus haut pour la solution de Marie peut également être présenté ici, lisons un verset possiblement déterminant de Jérémie sur les descendants de Salomon qui ont été rois de Juda :

C’est pourquoi ainsi parle l’Éternel sur Jojakim, roi de Juda: Aucun des siens ne sera assis sur le trône de David (Jer 36:30)

Ainsi parle l’Éternel: Inscrivez cet homme (Jeconia) comme privé d’enfants, Comme un homme dont les jours ne seront pas prospères; Car nul de ses descendants ne réussira A s’asseoir sur le trône de David Et à régner sur Juda (Jérémie 22:30).

L’utilité de la loi du lévirat

Sans cette lignée davidique qui passe par Nathan selon Luc 3:23-38 et sans cette loi du lévirat, peut-être qu’il n’y aurait plus eu de lignée davidique légitime. Si la lignée de Salomon via Jojakim et Jeconia a été maudite alors cela indique qu’il fallait une autre lignée pour légitimer Jésus. Dieu a géré cela via la lignée qui va de Nathan jusqu’à Héli car celle qui partait de Salomon jusqu’à Jacob n’était plus valide.

En ce sens la généalogie de l’évangile de Luc se concentrerait sur l’ascendance légale et celle de l’évangile de Matthieu sur l’ascendance biologique.

Il y a plus de sens à penser que la lignée de Salomon est la lignée biologique. Il n’y a pas trop de logique à ce qu’elle soit une lignée légale, car justement elle avait perdu sa légitimité alors même qu’il était prévu que le Messie vienne d’elle. La lignée de Nathan, elle, ne devait peut-être pas à la base mener au Messie mais cela a été rendu nécessaire par le péché des rois de Juda cités. Avec la loi du lévirat, Héli, descendant de David et Nathan, a pu transférer à son fils (légal) Joseph, la légitimité davidique du Messie. Les adversaires du Christ ne pouvaient donc pas faire appel à la malédiction de la lignée de Salomon via Jojakim et Jeconia pour nier la légitimité de Jésus.

Conclusion

Ce complexe suivi de la part des juifs rajoute encore plus de crédit et d’autorité à la lignée de Jésus. Notons que ces deux généalogies paraissent authentiques et ne sont pas fabriquées ou accommodées pour se conformer l’une à l’autre.

Les juifs étaient très méticuleux dans les généalogies car ils attendaient le messie qui devait venir d’une lignée particulière. Il ne faut pas trop se laisser ébranler par la critique, deux généalogies identiques auraient de toute façon créé une suspicion de connivence entre les deux évangélistes, ce qui d’ailleurs est paru comme tel par les critiques, même avec deux récits qui ont deux sources différentes.

Le fait qu’il y ait des différences entre les évangiles n’est pas une faiblesse mais une force car cela montre le caractère indépendant, authentique et complémentaire des divers témoignages qui ont été compilés par la suite.

A lire également